3. déc., 2018

Rare interview du président hors mandat Kabila

Colette Braeckman a réussi à obtenir une interview auprès de l'homme qui a géré le Congo pendant 17 ans par un silence obstiné, seulement interrompu par des discours annuels sur l'Etat de la République une fois l'an devant le congrès, visant avant tout de faire son éloge, au fur et à mesure que sa barbe s'allongait et se blanchissait.

Kabila s'est présenté devant Braeckman dans des vêtements militaires et un message non-verbal clair: que personne ne touche à sa fortune, car il trouvera l'armée devant lui.

Parmi les nombreuses questions, certaines concernent l'armée. Nous avons extrait ces questions pour vous. Lisez avec nous.

Rajeunie, modernisée, l’armée a été réorganisée. Etes vous satisfait de cette
réorganisation ?

L’armée est au service de notre peuple et elle est sous le contrôle des institutions.
Plusieurs lois de réforme de la police et de l’armée ont été adoptées, les
équipements ont été modernisés : le travail de réformes va se poursuivre et,
aujourd’hui déjà, l’armée n’est plus ce qu’elle était quand nous avons été bousculés
par différentes rébellions. Cette armée va monter en puissance… Nous avons tenu à
faire ce travail nous-mêmes, seuls, avec l’appui de quelques partenaires. Mais au fur
et à mesure, ces derniers sont en train de se désengager et ce sont nos officiers qui
sont chargés de la formation… Nous serons aussi obligés d’avoir une industrie de la
défense. Fabrication de tenues, bottines, mais aussi engins, véhicules de combat, de
blindés : tel est notre plan à moyen terme. Certes, il y a encore quelques cas
d’indiscipline mais, dans l’ensemble, je peux le dire, notre armée est maîtrisée,
disciplinée, les abus sont sanctionnés.

Voici quinze ans vous avez dû intégrer au sein des forces armées divers
groupes rebelles. Aujourd’hui, avez-vous réussi à lutter contre l’impunité ?

Je crois que la justice militaire fonctionne même mieux que la justice classique ; des
généraux ont été jugés, condamnés et mis en prison ! Si nous avons pu mettre fin
aux violences faites aux femmes à 90 %, c’est en grande partie grâce à la justice
militaire. L’armée, c’est un chantier qui se poursuit. Il y a un travail à faire en amont et
en aval dans le domaine des droits de l’homme et de la femme ; il faut travailler aussi
sur le plan mental. C’est aussi une armée qui continue à être en opérations dans des
situations difficiles, à opérer sur la ligne de front, entre autres en Ituri. Notre armée va
aussi devoir s’adapter aux nouvelles tactiques de ceux qu’elle doit affronter sur le
terrain…

«Le Congo ne représente pas un nouveau front mais une cible des terroristes»

Dans la région de Beni, l’armée est-elle confrontée à des attaques qualifiées de
terroriste ?

« Qualifiées » ? Mais c’est bien de terroristes qu’il s’agit ! Nos amis en Occident
devraient se réveiller : c’est en 2012 déjà que j’ai commencé à parler du terrorisme
des ADF (Allied Democratic Forces, rebelles d’origine ougandaise opérant dans la
région du Ruwenzori, NDLR). A l’époque, je disais aux chefs d’Etat que ces ADF
étaient les mêmes que les « shebabs » de Somalie, que Boko Haram en Afrique de
l’Ouest, que l’Etat islamique lui-même… Aujourd’hui, les Ougandais s’agitent, mais
aussi les Tanzaniens. Voici une semaine, à Cabo Delgado, au Mozambique, des
inconnus ont égorgé des civils, brûlé les maisons avant de prendre la fuite. De la
même manière qu’à Beni, où on a arrêté des groupes radicaux dans lesquels se
trouvaient des Somaliens, des Kényans, des Ougandais, des Mozambicains… Cette
menace inédite exige une très bonne coopération des services de sécurité de la
région. Il ne s’agit plus d’une guerre classique mais de groupes qui veulent tuer un
maximum de gens puis disparaître. Pour nous, c’est un grand défi, une menace pour
l’avenir. Les Mai-Mai qui restent, nous sommes capables de les affronter. Par contre,
cette menace terroriste requiert une stratégie particulière. Le Congo ne représente
pas un nouveau front mais une cible. Des assaillants, arrêtés au Mozambique, ont dit
qu’ils avaient été entraînés dans les forêts du Congo !

Du temps du Mzee, votre père, vous étiez déjà militaire. Allez-vous rester lié à
l’armée ? Est-ce dans votre ADN ?

Mon ADN ? Je ne dirais pas. J’ai beaucoup de camarades qui sont devenus
aujourd’hui de très bons officiers et je les encourage à continuer à encadrer les
jeunes en formation. Evidemment, en cas de besoin, je suis dans ce qu’on appelle la
réserve…

Vous êtes trop jeune pour être mis à la retraite…

La retraite, non, j’ai bien dit la réserve. En cas de besoin, on peut toujours faire appel
à nous, à moi, pour servir la nation.

Lire tout l'interview de JKK par Colette Braeckman.

Quelle impression ces réponses vous laissent-elles?

Pour nous en tout cas, les choses sont claires:

  • Kabila n'a aucune affinité avec le peuple et est très mal informé sur la perception de son armée aux yeux de la population qui en subit tous les jours les sévices. L'image qu'il a de son armée n'a rien à voir avec la réalité. Sauf évidemment s'il est bien informé mais ne joue que du théâtre, ce qui n'est pas à exclure non plus.

  • Il n'a aucune idée du niveau de responsabilité de son armée dans les attaques récurrentes sur Beni et rejette toute la faute à des pseudo-rebelles islamistes ADF, sans qu'il ne reconnaisse le rôle joué par certains de ses propres gradés, protégés par lui-même. Il ment ainsi à nous, peuple congolais, tout comme à la communauté internationale.  Il est regrettable que la journaliste ne fasse aucun effort pour le confronter avec sa responsabilité personnelle dans le drame du Triangle de la Mort. D'aucuns finiront par accuser Braeckman d'avoir accepté de l'argent pour éviter les questions difficiles à Joseph Kabila, en cette période électorale, et personne n'aura les arguments pour la protéger.