12. mai, 2021

Comment protéger des civils avec des criminels de guerre?

La présence en Ituri et au Nord-Kivu d’officiers congolais recherchés par la justice militaire pour des crimes graves mais jamais traduits en justice, empoisonne les relations entre l’ONU et l’armée congolaise, empêchant un plein soutien aux opérations. Et ce alors que la population les accuse de ne pas faire assez pour mettre un terme aux massacres.

Sonia Rolley de la RFI a mené une enquête sur plusieurs cas de galonnés qui ont échappé à toute justice militaire jusque-là. Il apparaît qu'une liste de noms a été transmise par le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH) aux autorités congolaises. 

« On a déjà transmis tous ces noms plus d’une fois. Je me souviens que Leila Zerrougui [ancienne représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies au Congo, ndlr] en avait même parlé au président Tshisekedi », explique une source onusienne. Une autre renchérit : « Les populations de l’est du pays se plaignent beaucoup de l’inaction de la Monusco. Mais ces officiers placés à des postes-clé de commandement par l’état-major empoisonnent les relations entre la mission de l’ONU et l’armée congolaise ».

La Monusco est bien placée pour suivre l’état d’avancement des dossiers de la justice militaire congolaise. Elle l’assiste depuis plus de dix ans dans ses enquêtes et plaide dans le plus grand secret pour le retrait de ces militaires des théâtres d’opérations. En février 2016, la reprise de la coopération entre militaires congolais et casques bleus avait même été conditionnée au maintien du caractère confidentiel de la gestion de cette question. L’accord signé le 28 janvier 2016 stipulait même que cela ne devait pas gêner le déroulement des opérations.

Pendant plus d’un an, les opérations conjointes avaient été suspendues après la nomination de deux « officiers rouges » par le président Kabila, à la veille d’une offensive planifiée conjointement contre les rebelles hutus rwandais FDLR. Un haut responsable onusien l’avait dénoncé publiquement en février 2015 sur RFI et pointé la mauvaise foi de l’état-major congolais, provoquant l’ire de Kinshasa.

Officiellement, la Mission des Nations unies au Congo ne peut pas apporter son soutien à une unité commandée par un ou plusieurs officiers suspectés d’avoir commis les crimes les plus graves, même si des dérogations sont accordées. « Tous les officiers que vous citez relèvent de l’annexe C, ce sont ceux qu’on ne devrait assister sous aucun prétexte, parce qu’ils ont été directement impliqués et vu leur degré de récidive », explique un ancien haut fonctionnaire des Nations Unies. Le général Thierry Ilunga Kibambi est par exemple soupçonné de plusieurs cas de violations des droits de l’homme entre 2002 et 2012, selon une ancienne note confidentielle produite par l’ONU. Sous les ordres de cet ancien chef militaire de la rébellion du RCD, des militaires des FARDC auraient commis des exécutions sommaires et des viols dans au moins trois provinces où ils étaient déployés, le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et le Maniema.

Le 4 mai 2021 à Kinshasa, au siège de la Radio-télévision nationale congolaise (RTNC), lors d’une conférence de presse sur la mise en place de l’état de siège dans les provinces de l'Ituri et du Nord-Kivu, le général Léon Richard Kasonga, porte-parole des FARDC, a insisté sur le fait qu’il ne fallait pas généraliser. « L’armée a toujours travaillé dans le respect des lois. S’il y a trois soldats sur 1 000 qui font des bêtises, ce ne sont que trois soldats ». Spécifiquement interrogé par RFI sur les cas d’officiers déployés au front malgré des accusations ou même des poursuites à leur encontre, le général Kasonga a affirmé que certaines accusations se révélaient parfois fausses et que, pour les autres, la justice militaire faisait son travail.

« Les autorités judiciaires militaires sont en train de recenser tous ces cas », explique Taylor Lubanga, chargé de mission du président Tshisekedi et point focal pour la justice internationale. Il ajoute : « N’oubliez pas que nous avons connu un changement à ce niveau-là avec la mort de l’auditeur militaire général au début de l’année. Son successeur reprend tous les dossiers. Je vous promets que la justice s’occupera de tous ces cas. » Cette promesse est peut-être en voie d’exécution. En tout cas, deux des officiers dont les noms figuraient sur les listes de RFI et de l’ONU, Thierry Ilunga et Egide Ngoy, ont perdu leur poste de commandement en Ituri à la suite des dernières nominations le samedi 8 mai 2021.

Lire le long article de Sonia Rolley, citant plusieurs noms

Le gouverneur militaire nouvellement nommé au Nord-Kivu, Constant Ndima Kongba, a annoncé qu'il a déjà commencé à faire l'état des lieux à l'intérieur de l'armée, pour dénicher les vendeurs d'armes et de munition. Espérons qu'il ira plus loin que ça et incluera tous les autres types de crimes aussi. Il ne donne pas de précisions, et un contrôle parlementaire par l'assemblée nationale ne sera pas évident avec une communication aussi opaque. Espérons seulement que l'état de siège servira en premier lieu de mécanisme pour assainir l'armée une fois et pour toute avant de commencer les offensives conjointe contre la pléade de groupes armés, ensemble avec une MONUSCO pro-active, confiante cette fois-ci qu'elle n'appuie pas des criminels de guerre. C'est la seule voie d'issue pour nous, population meurtrie de l'Est de la RDC.